43
Je m’effondrai sur un banc et souris à mon oncle qui arborait sa soutane avec un complaisant air de piété. Mon père, passablement irrité, cita un double proverbe :
— Si le vêtement fait l’homme, l’habit ne fait pas le moine. Et encore moins le prêtre, Matteo. Où as-tu trouvé cette tenue ?
— Je l’ai achetée au frère Boyajian. Tu te souviens de lui, Nico, la dernière fois que nous sommes passés.
— Oh, que oui, trop bien ! Un Arménien qui vendrait ses hosties. Pourquoi ne lui en as-tu pas acheté, pendant que tu y étais ?
— Une rondelle de pain azyme, fut-elle sacramentelle, ne dirait rien à l’ilkhan Kaidu. En revanche, ce déguisement, oui. Sa propre épouse, l’ilkhatun, est chrétienne convertie même si c’est une nestorienne. J’espère donc que l’ilkhan respectera cette soutane.
— Pourquoi le ferait-il ? Tu la respectes, toi ? Je t’ai déjà entendu critiquer l’Eglise avec une violence proche de l’hérésie. Et voilà qu’à présent... Quel blasphème !
Oncle Matteo protesta hautement :
— Je te rappelle que la soutane n’est pas en soi un vêtement ecclésiastique. Tout le monde peut en porter une, à condition de ne pas prétendre à la sainteté qu’elle confère. Et moi, je ne prétends à rien. Quand bien même le voudrais-je, d’ailleurs... Tu te souviens de ce passage du Deutéronome : « L’eunuque, dont les testicules sont brisés, n’entrera pas dans l’Eglise du Seigneur. » Capòn mal caponà.
— N’essaie pas de justifier ton impiété en t’apitoyant sur toi-même, Matteo.
— Je dis simplement une chose : si Kaidu me prend pour un prêtre, je ne vois pas au nom de quoi j’irais le détromper. Boyajian assure que, confronté à un païen, un chrétien a toute latitude d’employer le subterfuge de son choix.
— Je ne considère pas un nestorien réprouvé comme une autorité en matière de foi chrétienne.
— Tu préférerais accepter les décrets de Kaidu, c’est ça ? La confiscation, voire pire ? Écoute, Nico. Il a la lettre de Kubilaï, il sait qu’on nous a chargés de ramener des prêtres à Kithai. Sans ces prêtres, nous ne sommes rien d’autre que des vagabonds errant sur les domaines de Kaidu avec le lot de marchandises le plus tentant qu’on ait jamais vu. Je ne vais pas affirmer que je suis prêtre, mais si Kaidu le croit...
— La collerette blanche n’a jamais protégé personne de la hache du bourreau.
— C’est toujours mieux que rien. Kaidu peut toujours faire ce qu’il veut à des voyageurs ordinaires, mais s’il massacre ou emprisonne un prêtre, les échos pourraient fort bien en parvenir jusqu’à la cour de Kubilaï. Et dans le cas d’un prêtre que Kubilaï aurait lui-même mandé ? Nous savons que Kaidu est téméraire, mais je doute qu’il soit suicidaire à ce point.
Oncle Matteo se tourna vers moi.
— Et toi Marco, qu’est-ce que tu en dis ? Observe ton oncle habillé en révérend père. De quoi ai-je l’air ?
— Mafigniffique, balbutiai-je d’une voix pâteuse.
— Hum, murmura-t-il en me scrutant de plus près. Si Kaidu est aussi saoul que tu l’es, ça peut bien nous aider.
Je commençai de répondre que oui, probablement, ce serait... mais je m’endormis aussitôt sur place.
Le lendemain matin, lorsqu’il vint s’asseoir à la table de la salle à manger du caravansérail, mon oncle portait toujours sa tenue de prêtre, et mon père recommença aussitôt à le prendre à partie. Narine et moi étions présents, mais ne nous mêlâmes pas à la dispute. Pour le musulman qu’était notre esclave, c’était, je suppose, une affaire sans le moindre intérêt. Quant à moi, ma tête me faisait trop mal pour intervenir. Mais notre discussion et notre rupture de jeûne furent toutes deux interrompues par l’arrivée d’un messager mongol arrivant tout droit du bok. L’homme, vêtu d’une splendide tenue de guerre, marcha en plastronnant à travers la salle à manger de l’air d’un conquérant, se dirigea directement vers notre table et, sans la moindre cérémonie ni la plus petite once de courtoisie, nous intima en farsi – pour être sûr que nous saisissions :
— Levez-vous et suivez-moi, hommes morts. L’ilkhan Kaidu aimerait entendre vos dernières paroles !
Narine sursauta au point de recracher tout ce qu’il avait en bouche et commença à tousser, écarquillant les yeux de terreur. Mon père lui tapota le dos en disant :
— Rassure-toi donc, brave esclave. C’est la formule consacrée lorsqu’un seigneur mongol vous convoque. Cela n’augure rien de mal.
— Ou pas nécessairement, rectifia mon oncle. Je me félicite en tout cas de mon déguisement.
— Trop tard pour te le faire ôter, à présent, murmura mon père, alors que le messager pointait impérieusement la porte de sortie. J’espère seulement, Matteo, que tu sauras garnir ta performance profane d’un brin crédible de religiosité.
Oncle Matteo leva la main droite sur chacun de nous dans un geste de bénédiction, sourit d’un air béatifique et prononça avec l’onction la plus achevée :
— Si non caste, tamen caute[32].
Ce geste provocateur et la pieuse moquerie proférée en latin étaient si caractéristiques de l’esprit malicieux et mutin de mon oncle que je ne pus m’empêcher (en dépit de ma gueule de bois) d’éclater de rire. Certes, Matteo Polo faisait peut-être preuve d’écarts de conduite en tant que chrétien et en tant qu’homme, mais il n’en était pas moins courageux pour faire ainsi face à l’inconfort de notre situation. Le messager mongol me foudroya du regard tandis que j’explosais de rire et aboya de nouveau son ordre. Nous nous levâmes tous et le suivîmes illico.
Il pleuvait, ce jour-là. Cela n’aida pas vraiment mon mal de tête à passer et ne rendit pas non plus très joyeuse notre marche par les rues jusqu’à l’extérieur des murs de la ville, au milieu des grappes de chiens qui jappaient et grondaient férocement contre nous dans le bok mongol. Nous osâmes à peine relever la tête quand le messager hurla : « Halte ! » et nous enjoignit de passer entre les deux feux qui brûlaient devant la yourte de Kaidu.
Je ne m’en étais pas approché lors de ma récente visite au campement et réalisais maintenant que c’était ce genre de yourte qui avait dû inspirer le mot « horde » en Occident. Cette tente ressemblait en effet à un si grand pavillon qu’il aurait pu englober plusieurs yourtes à lui seul. Sa taille et sa hauteur étaient voisines de celles du caravansérail où nous logions. Mais ce dernier était un bâtiment en dur, contrairement à cette demeure de feutre teinté à la boue jaune qui tenait sur des piquets de tente et grâce à des cordes de crin tissé. Quelques mastiffs grognaient et tiraient sur leur chaîne devant l’entrée sud, obturée par deux grands panneaux de feutre brodés de façon fort élaborée. La yourte n’était pas un palais, mais elle surpassait nettement les autres par sa prestance, et, garé à proximité, s’étendait le plus grand chariot que j’eusse jamais vu. C’est que le pavillon de Kaidu se transportait tel quel, sans être jamais démonté. L’engin ressemblait à un lit plat de planches aussi vaste qu’une prairie, monté sur un essieu gros comme un tronc d’arbre, avec des roues grandes comme celles d’un moulin. Pour le mettre en mouvement, appris-je plus tard, il ne fallait pas moins de vingt-deux yacks attelés en onze paires de front. (Il valait mieux que ces tracteurs fussent des bêtes placides, yacks ou bœufs, car des chevaux ou des chameaux n’auraient jamais travaillé à si peu de distance les uns des autres.)
Le messager se pencha entre les battants de feutre pour annoncer notre arrivée à son seigneur, ressortit la tête et fit un moulinet de bras nous intimant d’entrer. Puis, comme nous passions devant lui, il barra le passage à Narine en grognant : « Pas d’esclaves ! » et le repoussa dehors. Il y avait une raison à cela. Les Mongols se considèrent comme supérieurs par nature à tous les autres hommes libres de cette Terre, rois et empereurs compris, aussi tout homme tenu pour inférieur par leurs inférieurs est indigne même de leur mépris.
L’ilkhan Kaidu nous regarda en silence tandis que nous traversions l’intérieur richement tapissé et meublé de coussins, jusqu’à l’endroit où il était assis sur un tas de fourrures bariolées et tachetées – des peaux de tigres et de léopards, à l’évidence – sous un dais qui le surélevait encore à nos yeux. Il était revêtu d’une armure scintillante aux cuirs riches et aux ornements de métal polis, et portait sur la tête un bonnet à oreilles en karakul. Ses sourcils, d’une dimension impressionnante, semblaient deux morceaux de ce noir karakul. Au-dessous, les fentes de ses yeux brillaient d’une flamme rouge que notre seule vue semblait faire étinceler d’une rage contenue. De part et d’autre se tenaient deux guerriers, aussi élégamment caparaçonnés que celui qui nous avait conduits jusqu’ici. L’un brandissait bien haut une lance, l’autre retenait au bout d’une perche le dais tendu au-dessus de sa tête, et tous deux étaient rigides comme des statues.
Nous nous approchâmes lentement. Une fois parvenus en face du trône de fourrures, nous esquissâmes une légère révérence emplie de dignité et levâmes le regard vers Kaidu, attendant de lui le premier signe qui donnerait le ton à cette rencontre. Il continua durant un certain temps à nous écraser d’un regard méprisant, comme si nous n’avions été que de la vermine rampant sur le sol de sa yourte. Puis il fit quelque chose de dégoûtant. Il entama un profond raclement de gorge, faisant remonter un gros paquet de glaire dans sa bouche, s’arracha languissamment de la couche sur laquelle il était affalé, se redressa et se tourna vers le guerrier situé à sa droite. Doucement, il pressa du pouce son menton, de façon que sa bouche s’ouvrît. Tranquillement, Kaidu cracha directement dans la bouche de l’homme la boule de substance qu’il avait remontée, avant de la refermer du pouce (l’expression et la rigidité du guerrier n’avaient pas changé), de regagner avec morgue son siège et de reposer sur nous des yeux rougeoyant d’une lueur mauvaise.
Ce geste avait été à l’évidence soigneusement calculé pour nous inspirer un respect mêlé de crainte devant son pouvoir, son arrogance et son inimitié, et il m’aurait sans aucun doute intimidé, je l’avoue. Mais l’un d’entre nous au moins — Matteo Polo – n’était pas impressionné. Lorsque Kaidu prononça ses premiers mots, en langue mongole et d’une voix rude :
— Maintenant, espèces d’intrus..., il n’alla pas plus loin car mon oncle l’interrompit de façon incroyablement téméraire, dans la même langue :
— D’abord, si cela plaît à l’ilkhan, nous chanterons une louange à Dieu de nous avoir conduits sains et saufs à travers tant de contrées jusqu’à l’auguste présence du seigneur Kaidu.
Et, à mon plus total ébahissement (ainsi probablement qu’à celui de mon père et des autres Mongols), il entonna en beuglant le vieil hymne chrétien :
A solis orbu cardine
Et usque terre limitem...
— Il ne plaît pas à l’ilkhan, siffla Kaidu entre ses dents, à l’instant où mon oncle reprenait sa respiration.
Mais mon père et moi-même, enhardis, le rejoignîmes pour continuer les deux vers suivants : Christum canamus principem Natum Maria virgine...
— Assez ! explosa Kaidu, et nos voix s’estompèrent.
Fixant ses yeux fulminants sur oncle Matteo, l’ilkhan prononça :
— Vous êtes un prêtre chrétien.
Il l’articula sans relief particulier (avec répugnance, en fait), aussi mon oncle n’eut pas à le prendre comme une question, ce qui l’aurait obligé à répondre par la négative. Il se contenta de cette phrase :
— Je ne suis ici que l’humble serviteur du khan de tous les khans, et désigna le papier que Kaidu enserrait dans l’une de ses mains.
— Ah oui, c’est cela..., fit Kaidu avec un sourire acide. (Il lâcha le document comme s’il était un objet infect au toucher.) Au service de mon estimé cousin, je crois. Je note d’ailleurs qu’il a écrit cet oukase sur le même papier jaune qu’utilisaient les empereurs de Chine, justement. Depuis que Kubilaï et moi avons conquis cet empire décadent, il n’a de cesse d’en reprendre les usages ramollis... Vakh ! il est devenu moins qu’un Kalmouk ! Notre vieux dieu de la guerre Tengri ne lui est plus bon à rien, semble-t-il. Voilà maintenant qu’il se croit obligé d’importer des femmelettes de prêtres ferenghi...
— Seulement dans le but d’élargir sa connaissance du monde, seigneur Kaidu, glissa mon père d’une voix conciliante. Pas pour propager la moindre...
— La seule façon de connaître le monde, coupa Kaidu avec sauvagerie, c’est, comme disait mon père, de s’en emparer et de lui tordre le cou ! (Il promena à petits coups son regard terrifiant sur chacun d’entre nous.) Pas vrai ? Vous oseriez affirmer le contraire, uu ?
— Contredire le seigneur Kaidu, murmura mon père, ce serait, dit l’adage, comme l’œuf qui attaque le rocher.
— Ah ! Enfin un grain de bon sens, accorda l’ilkhan un peu à contrecœur. J’espère que vous aurez aussi assez d’esprit pour constater que cet oukase date de plusieurs années et qu’il a été émis à quelque sept mille lieues d’ici. Même si notre cousin Kubilaï ne l’a pas totalement oublié aujourd’hui, je ne suis nullement tenu de l’honorer.
Mon oncle chuchota, encore plus humblement que ne l’avait fait mon père :
— Comment un tigre se soumettrait-il à une loi ?
— Parfaitement ! rugit l’ilkhan. Si je le veux, je peux vous considérer comme des intrus. Des Ferenghi venus armés de mauvaises intentions. Et vous condamner à une exécution sommaire.
— Certains affirment, insinua mon père d’une voix encore plus discrète, que les tigres sont en fait des agents du paradis chargés de chasser ceux qui ont outrepassé la date prévue pour leur trépas.
— Mais oui ! glapit l’ilkhan, légèrement décontenancé par tant d’approbation et d’assentiment. D’un autre côté, même un tigre peut parfois être indulgent. Bien que je déteste mon cousin pour avoir abandonné son héritage mongol, bien que je le méprise d’avoir laissé sa cour se déliter et dégénérer ainsi, je pourrais vous laisser aller rejoindre sa suite... Je le pourrais, si je le voulais !
Mon père battit des mains, applaudissant ainsi la sagesse de l’ilkhan, et déclara, ravi :
— Il est évident que l’ilkhan se rappelle, en ce cas, la vieille histoire han de la fine épouse Ling ?
— Bien sûr, acquiesça l’ilkhan. Je l’avais à l’esprit en vous parlant. (Il se redressa, le temps de lancer à mon père un sourire glacé. Lequel lui répliqua d’un sourire radieux. Il y eut un intervalle de silence.) Cela dit, reprit Kaidu, il existe de multiples variantes à cette histoire. Quelle est la version que vous avez entendue, uu, intrus ?
Mon père s’éclaircit la gorge et déclama :
— Ling était l’épouse d’un homme très riche, lequel aimait excessivement le vin. Si bien qu’il passait son temps à envoyer sa femme chez le débitant de boissons pour lui en rapporter des bouteilles. Craignant pour sa santé, Dame Ling faisait en sorte de prolonger le plus possible ses sorties, ou mélangeait de l’eau au vin, ou le cachait pour l’empêcher de trop boire. Résultat, son mari se mettait en colère et la battait. Finalement, deux choses arrivèrent. Dame Ling, bien que son mari fût riche, perdit pour lui tout amour et remarqua, bien qu’il ne fût qu’un pauvre commerçant, combien le commis du débit de boissons était beau. Dès lors, elle se mit à acheter à son mari autant de vin qu’il en demandait, alla jusqu’à le lui verser elle-même et le poussa à se réapprovisionner. Le mari finit par mourir dans les convulsions de l’éthylisme, elle hérita de sa fortune et épousa le commis du débit de boissons. Tous les deux vécurent alors riches et heureux.
— Exact, approuva l’ilkhan. C’est bien l’histoire que je connais. (Il y eut alors un second silence, plus long que le précédent.) Après quoi, s’adressant plus à lui-même qu’à nous, l’ilkhan résuma : Oui, l’ivrogne causa sa propre déchéance, et d’autres l’y aidèrent, si bien qu’il y sombra et tomba pour être remplacé par meilleur que lui. C’est une histoire légendaire... et fort salutaire.
Tout aussi sereinement, mon oncle ajouta :
— Tout comme est légendaire la patience du tigre dans la traque de sa proie.
Kaidu se secoua, comme s’il échappait à sa rêverie :
— Le tigre sait être clément autant que patient. Je l’ai déjà dit. C’est pourquoi je vais vous laisser aller en paix. Je vais même vous fournir une escorte, afin de vous prémunir des dangers de la route. Et vous, le prêtre, tout ce qui m’importe, c’est que vous réussissiez à convertir mon cousin Kubilaï et toute sa cour à votre religion qui amollit les cœurs. J’espère que vous y parviendrez. Je fais des vœux pour cela.
— Un signe de tête, s’exclama mon père, s’entend plus loin que le grondement du tonnerre. Vous avez bien agi, seigneur Kaidu, et l’écho en résonnera longtemps.
— Juste une petite chose, intervint l’ilkhan, revenant à un ton de sévérité. J’ai été prévenu par ma femme, dame ilkhatun qui est chrétienne et sait de quoi il retourne, que les prêtres chrétiens, ayant fait le vœu de pauvreté, ne possèdent aucun bien matériel de valeur. Par ailleurs, je suis informé que vous autres, messieurs, voyagez avec des chevaux lourdement chargés de trésors.
Mon père lança à mon oncle un coup d’œil soucieux.
— Ce ne sont que des babioles, seigneur Kaidu. Qui n’appartiennent à aucun prêtre, de surcroît, mais sont destinées à votre cousin Kubilaï. De simples témoignages d’allégeance de la part du shah de Perse et du sultan de l’Inde aryenne.
— Le sultan est mon vassal, trancha Kaidu. Il n’a pas le droit de disposer de biens qui m’appartiennent. Quant au shah, c’est le vassal de mon cousin l’ilkhan Abagha, qui n’est pas mon ami. Tout ce qu’il envoie ne peut être que de la contrebande, sujette à confiscation. Est-ce bien compris, uu ?
— Mais, seigneur Kaidu, nous avons promis de...
— Une promesse brisée n’est qu’un pot qui se casse. Le potier pourra toujours en couler un nouveau. Ne vous en faites pas pour vos promesses, Ferenghi. Faites juste venir ici vos montures demain à la même heure, que je voie lesquelles de ces babioles tentent ma fantaisie. Il se pourrait que je vous en laisse quelques-unes. Est-ce bien compris, uu ?
— Seigneur Kaidu...
— Uu ! Est-ce bien compris ?
— Oui, seigneur Kaidu.
— Eh bien, puisque vous comprenez, alors obéissez ! Il se leva brusquement, mettant fin à l’audience.
Nous ressortîmes de la grande yourte après nous être inclinés, récupérâmes Narine à l’endroit où il nous avait attendus et revînmes sous la pluie et dans la boue, cette fois sans escorte, tandis que mon oncle disait à mon père :
— Ma foi, on ne s’en est pas si mal sortis, Nico, en unissant nos efforts. Très fine, en particulier, cette histoire de Dame Ling qui t’est revenue en mémoire. Je ne l’avais jamais entendue.
— Moi non plus, lâcha mon père, caustique. Mais les Han doivent sûrement en avoir d’aussi instructives dans leur immense fatras d’histoires.
J’ouvris la bouche pour la première fois :
— Tu as évoqué autre chose, papa, qui m’a donné une idée. Je vous rejoindrai à l’auberge.
Je me séparai d’eux pour aller retrouver mes hôtes mongols de la veille. Je sollicitai de leur part l’autorisation d’être introduit auprès de l’un de leurs armuriers, l’obtins et demandai à ce forgeron si je pouvais lui emprunter pour une journée l’une de ses feuilles de métal pas encore martelées. Il me trouva de fort bonne grâce une épaisse et large pièce de cuivre, mais assez fine, de sorte qu’elle bringuebalait, oscillait et vibrait, produisant un bruit semblable à l’écho d’un raclement sur le trajet de retour vers notre caravansérail. Mon père et mon oncle n’y prêtèrent aucune attention lorsque je l’introduisis dans notre chambre et la posai contre le mur, car ils étaient aux prises, une fois de plus :
— Tout cela à cause de ta soutane, affirmait mon père. Le fait de voir en toi un prêtre dépouillé de toute richesse l’a conduit à vouloir nous dépouiller des nôtres.
— Pas du tout ! répliqua mon oncle. Il aurait de toute façon trouvé une autre excuse, si celle-ci ne lui était pas venue à l’esprit. Ce qu’il nous faut faire, c’est lui offrir de nous-mêmes une part de notre magot, en espérant qu’il voudra bien négliger le reste.
— Eh bien..., fit mon père, absorbé dans une profonde réflexion, pourquoi ne pas lui offrir nos poches de musc ? Au moins, celles-ci nous appartiennent.
— Oh, allons, Nico ! À ce barbare qui suinte la sueur ? Le musc sert à parfumer délicatement. Autant lui offrir un sac rempli de fumée, pour l’usage qu’il en ferait !
Ils en restèrent là, mais je cessai d’écouter, car j’avais mon idée et je pris à part Narine pour lui expliquer le rôle qu’il aurait à y jouer.
Le jour suivant, alors que seule une petite bruine humectait doucement l’air, Narine chargea deux de nos trois chevaux de bât de nos coûteuses marchandises (que nous gardions, bien sûr, précieusement enfermées dans nos chambres durant notre séjour au caravansérail) et ficela par la même occasion ma feuille de cuivre sur l’un de nos chevaux, qu’il conduisit jusqu’au bok des Mongols. Dès que nous fumes arrivés devant la yourte de Kaidu, il resta dehors pour décharger les offrandes et, tandis que les gardes de l’ilkhan les transportaient à l’intérieur, il s’occupa de les débarrasser de leur emballage protecteur.
— Huil s’exclama Kaidu, alors qu’il commençait à inventorier les différents objets. Ces plateaux d’or gravés sont superbes ! Offerts par le shah Zaman, avez-vous dit, uu ?
— Oui, répondit fraîchement mon père.
Et mon oncle ajouta, d’une voix mélancolique :
— Un jeune garçon nommé Aziz les a un jour portés à ses pieds quand nous traversions les terres tremblantes...
Je sortis un mouchoir et y vidai bruyamment mon nez.
À cet instant, nous parvint du dehors un murmure grondant, comme un bourdonnement léger. L’ilkhan leva les yeux, surpris, et demanda :
— N’était-ce pas le tonnerre, uu ? Je pensais qu’il ne tombait qu’un vague crachin...
— Puissé-je informer le puissant seigneur Kaidu, dit l’un de ses gardes en s’inclinant profondément, que le ciel est gris et humide, mais qu’il n’y court aucun nuage orageux.
— Curieux, marmotta Kaidu, et il reposa au sol les plats dorés.
Il farfouilla parmi les multiples autres pièces qui s’accumulaient dans sa tente et, dénichant un élégant collier de rubis, s’exclama de nouveau : « Hui ! » Il le tint pendu devant ses yeux pour l’admirer.
— L’ilkhatun vous en remerciera personnellement.
— Qu’elle aille en remercier le sultan Kubt-ud-Din, répliqua sobrement mon père.
Je me mouchai alors une seconde fois le nez. L’écho du tonnerre se fit à nouveau entendre du dehors, un peu plus accentué. L’ilkhan eut un sursaut tel qu’il en lâcha le pendentif de rubis. Sa bouche s’ouvrit sans proférer un son – mais articula un mot que je lus sur ses lèvres –, et il observa soudain à voix haute :
— Tiens, voilà que ça recommence ! Du tonnerre, alors qu’il n’y a dans le ciel aucun nuage d’orage... Uu... ?
Lorsqu’un troisième article frappa son œil cupide, un rouleau de fine étoffe du Cachemire, je lui laissai à peine le temps de s’écrier « Hui ! » avant de souffler dans mon mouchoir, et le tonnerre émettant alors un grondement menaçant, il rejeta la main au loin comme si le tissu l’avait soudain brûlé puis, de nouveau, articula des lèvres le mot. Mon père et mon oncle me jetèrent de côté un regard soupçonneux.
— Pardonnez-moi, seigneur Kaidu, fis-je, l’air dépité. Je pense que ce temps menaçant m’a donné un coup de froid.
— Je vous le pardonne, lança-t-il avec désinvolture. Ah-ah ! Et cela, ne serait-ce pas l’un des ces fameux qali persans, uu ?
Mouchage. Véritable éclat de tonnerre vibrant. Sa main tressaillit, le mot déforma convulsivement ses lèvres, et il jeta un coup d’œil alarmé vers le ciel. Puis ses yeux, dont les fentes étroites s’étaient alors presque arrondies, errèrent sur nous, puis tout autour, et il jeta, éperdu :
— Je n’ai fait que me jouer de vous !
— Mon seigneur ? s’enquit oncle Matteo, dont les lèvres réprimaient maintenant un sourire naissant.
— Je jouais ! Je blaguais ! Je vous taquinais ! se justifia Kaidu, presque implorant. Il arrive au tigre de jouer avec sa proie, quand il n’est pas fâché. Et je ne le suis pas, moi, fâché ! Pas pour ce genre de camelote tapageuse... Je suis Kaidu, je possède donc d’innombrables mou[33] de terres, d’incalculables li[34] de la route de la soie, plus de cités que j’ai de cheveux sur la tête et plus de sujets que de grains de sable dans le désert de Gobi ! Pensez-vous vraiment que je manque de rubis, de plateaux dorés et de qali persans, uu ?
Il feignit un grand éclat de rire : « Ha, ha, ha, ha ! » qu’il redoubla encore d’intensité en frappant lourdement de ses gros poings ses genoux massifs.
— Mais je vous ai fait peur, hein ? Avouez ! J’ai bien joué le coup, à vous taquiner ainsi.
— Oh oui, vous nous avez vraiment retournés comme des crêpes, seigneur Kaidu ! admit mon oncle, faisant de son mieux pour dissimuler son intense jubilation.
— Et voilà qu’à présent le tonnerre a cessé, fit l’ilkhan toujours aux aguets. Gardes ! Remballez tout cet attirail et rechargez-le sur les chevaux de ces grands frères !
— Dame... nous vous remercions, seigneur Kaidu, fit mon père d’un ton éminemment révérencieux, tout en clignant de l’œil dans ma direction.
— Et tenez, voici l’oukase de mon cousin, ajouta l’ilkhan, pressant le rouleau dans la paume de mon oncle. Je vous le rends, prêtre. Reprenez vos personnes, votre religion et cette basse camelote, et emmenez-les à Kubilaï. Il collecte peut-être ce genre de colifichets, mais moi pas. Kaidu a autre chose à faire. Kaidu ne prend pas, il offre ! Deux des meilleurs guerriers de ma garde personnelle vous escorteront, vous et votre convoi, et vous conduiront où que vos pas vous mènent, en direction de l’Orient...
Je me glissai hors de la yourte tandis que les gardes commençaient à ressortir les marchandises dédaignées et rejoignis Narine du côté opposé, où il m’attendait, tenant à la main la feuille de métal et prêt à la faire vibrer de nouveau dès qu’il entendrait souffler mon nez. Je lui fis le signe utilisé à travers tout l’Orient pour signifier « mission accomplie », en lui montrant mon poing pouce levé, lui repris la plaque de cuivre et m’en allai au petit trot de par le bok la restituer à l’armurier, pour rentrer à la yourte au moment où les chevaux finissaient d’être chargés.
Kaidu se tenait à l’entrée de son pavillon, saluant de la main, et nous cria : « Un bon cheval, et une plaine ouverte sous vos pas ! » jusqu’à ce que nous soyons hors de portée de sa voix.
Mon oncle dit alors, en vénitien pour ne pas être compris des deux gardes mongols qui escortaient notre convoi :
— Nous avons vraiment fait merveille en unissant nos forces. Nico, tu avais inventé une bonne histoire. Marco, lui, nous a inventé un dieu du tonnerre !
Enlaçant de ses bras étendus mes épaules et celles de Narine, il nous étreignit tous deux d’une pression chaleureuse.